Modèle biopsychosocial de la
maladie
Il existe en médecine deux
modèles complémentaires : le modèle biomédical et biopsychosocial.
Le premier
procède de l'application en médecine de la méthode analytique des sciences
exactes, le deuxième tient compte des interrelations entre les aspects
biologiques, psychologiques et sociaux de la maladie.
Tandis que, dans le modèle
biomédical classique, les données relatives à l'environnement humain du patient
restent en dehors du champ de la science et de l'enquête critique, le modèle
bio-psycho-social postule qu'il importe d'approcher les aspects personnels,
interpersonnels et sociaux de sa vie avec la même rigueur et la même acuité
critique que celles que l'on applique aux phénomènes biologiques. En pratique,
cela signifie que "le médecin identifie et évalue le potentiel stabilisant ou
déstabilisant des événements et des relations appartenant à l'environnement
social du patient" et, en particulier, "qu'il ne néglige pas la manière dont les
effets déstabilisants que la maladie des patients exercent sur leurs prochains
peuvent exercer sur le patient une influence en retour encore plus
déstabilisante" (Engel, 1980,).
Depuis plus de
deux siècles, la pratique médicale conventionnelle se fonde sur
l’hypothèse
qu’une cause
étiologique spécifique sous-tend toute maladie et que le traitement
de cette cause devrait atténuer tous les symptômes.
Le modèle biomédical procède de l'application en
médecine de la méthode analytique réductionniste des sciences
classiques de la nature.
La croyance directrice présidant à l'élaboration de la
méthode analytique en médecine- et sa promesse illusoire - porte sur
l'idée que l'on réussira à percer le mystère de la réalité et à en
acquérir une connaissance claire, distincte et certaine par la
dissection progressive de cette réalité en éléments toujours plus
petits. L'importation du modèle analytique en médecine s'accompagne
d'une décision initiale que nous pouvons illustrer de façon très
schématique en ces termes : être malade (avoir mal, se sentir mal,
être perturbé...) se réduit à avoir une maladie, une "entité
morbide" à l'intérieur de l'organisme.
Or, récemment,
les professionnels de la santé ont commencé à revoir leur position
devant l’évolution des concepts de la santé et de la maladie. Dans
tous les domaines de la santé, les professionnels tendent de plus en
plus à adhérer à un modèle plus complexe de la maladie, qui rend
compte non seulement des facteurs biologiques mais aussi
psychologiques et sociaux.
En 1948,
l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a qualifié la santé d’«état
global du bien-être physique, mental et social et non simplement
l’absence de la maladie». En la définissant, l’OMS a tenté de
remplacer le modèle biologique de la santé et de la maladie par le
modèle biopsychosocial.
Le modèle
biomédical
a favorisé une
dichotomie séparant la santé de la maladie, concept qui
procède de
l'application en médecine de la méthode analytique des sciences
exactes et
qui a pris ses
origines dans la doctrine de l’étiologie spécifique. À la fin du
XIXe siècle, des expérimentations menées par des chercheurs comme
Louis Pasteur et Robert Koch ont démontré que des lésions
biochimiques ou physiologiques pourraient causer la maladie. De
leurs travaux, on tira la conclusion qu’un individu non affecté
(c.-à-d. sans lésion) ne ressentirait aucun effet indésirable et
serait en bonne santé, tandis qu’un individu affecté (c.-à-d. avec
lésion) développerait obligatoirement des symptômes et serait
malade. La santé et la maladie furent ainsi considérées comme des
entités séparées, suivant l’absence ou la présence d’un facteur
biologique spécifique (étiologique). Les données scientifiques
actuelles permettent facilement de réfuter cette conclusion.
Il est
aujourd’hui bien établi que nombre de maladies présentent des
étiologies aux facteurs multiples et que l’apparition de symptômes
se fait quand plusieurs facteurs s’entrecroisent. Par exemple, il
se peut qu’un individu dont l’apport alimentaire est riche en
cholestérol ne développe pas d’insuffisance coronarienne. Toutefois,
si ce même individu occupe un emploi exigeant, ne fait pas,
d’exercice et a des antécédents familiaux de troubles cardiaques, il
aura de plus grandes chances de manifester les symptômes. En règle
générale, les maladies sont causées par la convergence de plusieurs
facteurs que l’on peut classifier comme biologiques (p.ex. les
gènes, l’âge), psychologiques (p. ex. l’attitude, le stress) et
sociaux (p. ex. les relations interpersonnelles, le statut
socioéconomique). L’étendue de ce modèle biopsychosocial est pour
ainsi dire illimitée, puisqu’il peut s’appliquer à n’importe quel
individu dans n’importe quel état sans avoir à isoler une cause
biologique sous-jacente particulière, ce qui parfois est impossible
à faire.
La santé et la
maladie ne sont pas des entités séparées, mais forment plutôt un
spectre avec d’un côté la santé optimale et de l’autre la mort.
Alors qu’il est quasiment impossible d’être en parfaite santé,
n’importe qui peut changer son style de vie pour améliorer son état
de santé. À tout moment donné, la santé d’un individu peut être
placée à un endroit du spectre. Or, la place qu’elle occupe change
constamment, suivant que les expériences de la vie quotidienne —
influencées par des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux
— ont un effet positif ou négatif. C’est pourquoi le modèle
biopsychologique s’applique à un plus grand choix de circonstances
et qu’il est de ce fait supérieur au modèle biologique.
Le modèle biopsychosocial tient donc compte des
interrelations entre les aspects biologiques, psychologiques et
sociaux de la maladie. L'évolution clinique des patients est
déterminée, non pas par les seuls facteurs biologiques, mais aussi
par les formes de vie collectives et les événements psychosociaux
qui sont co-constitutifs de la vie du sujet et de son vécu de
plainte, ainsi que par les structures et les valeurs qui
caractérisent la communauté.
L'attention à la dimension biopsychosociale devrait
faire partie intégrante du raisonnement clinique et, plus largement,
du mode de pensée de la médecine. L'approche médicale doit dès lors
suivre le chemin menant de l'homme qui "est mal" et qui vient
demander l'aide du médecin, aux faits et processus morbides que
celui-ci peut identifier dans son corps physique. Les TCC
s'inscrivent aisément dans ce modèle bio-psycho-social.
La limite de base du modèle biomédical
Le paradigme biomédical demeure dominant dans
l'enseignement des facultés de médecine. Le médecin formé à la
tradition conventionnelle semble privilégier la place qui revient à
la démarche proprement scientifique dans son travail quotidien. Mais
en réalité il s'aperçoit vite, dans la pratique, que "la "science"
et la méthode scientifique ont affaire avec la compréhension et le
traitement de la maladie, et non pas avec le patient et le soin du
patient (Engel, 1980). Le médecin est formé pour comprendre,
diagnostiquer, traiter la maladie selon des protocoles convenus. La
relation du patient avec sa maladie reste très peu abordée tant sur
le plan formation que sur celui de la pratique médicale.
Le modèle biomédical comporte donc un problème de base
qui rend compte pour une bonne part du malaise éprouvé, face à la
médecine, par un certain nombre de patients, tout comme du malaise
que les médecins eux-mêmes peuvent ressentir en présence de
situations face auxquelles leur modèle analytique classique de
pensée et d'action les laisse en partie démunis. "L'erreur qui fait
de ce modèle un modèle estropié réside dans le fait qu'il n'inclut
pas le patient et ses attributs en tant que personne, en tant
qu'être humain" (Engel 1980, p. 536).
Promouvoir une science de l'homme en médecine ou
repenser la médecine en tant que discipline proprement humaine à la
manière dont le firent V. von Weizsäcker dès les années 30 et Engel,
aux USA, dès les années 60, ne revient pas seulement à promouvoir
l'ajout d’éléments de psychologie, de sociologie ou d'autres
sciences humaines aux connaissances issues des sciences dites
exactes. C'est renouveler dans sa globalité le paradigme
scientifique qui fonde la formation des savoirs et des pratiques en
médecine.
Un paradigme scientifique a en propre de définir à la
fois le champ sur lequel doit porter le savoir et la méthode suivant
laquelle se rapporter à ce champ, de façon à le connaître et à
pouvoir le modifier. La formation d’un paradigme scientifique en
médecine implique toujours, en ce sens, une décision première
relative à la question de savoir ce qu’est en propre "l'objet" de la
médecine : l'organe ou la fonction perturbés ? Le fonctionnement
corporel d'ensemble ? L’homme comme individu "psychophysique"?
L’homme en tant que membre dune collectivité de vie ? La méthode
implique, elle, une décision quant à la manière d'aborder cet objet
spécifique et de le soigner.
L'approche de l'homme malade - et non du seul fait
morbide - exige en ce sens, selon Engel, une modification du
paradigme scientifique en médecine, c'est-à-dire, pour commencer,
une révision critique de la question de savoir comment délimiter le
champ propre de la médecine et quelle méthode élaborer pour le
connaître et pouvoir y intervenir.
Un paradigme systémique en médecine : le modèle
biopsychosocial
Un ensemble d'évidences suggère qu'il faut, dans le
domaine de la santé, donner une importance et une attention majeures
à une approche intégrée biopsychosociale, non seulement pour une
meilleure compréhension du patient, mais aussi pour la prise en
charge globale et la mise en place de stratégies de soins et de
mesures sociales plus adaptées et moins coûteuses.
Engel avait proposé en 1977 une conceptualisation de la
maladie intégrant, à coté des aspects biologiques de celle-ci, les
aspects psychologiques et sociaux.
Une question importante est bien sûr celle de savoir
comment les dimensions respectivement biologiques, psychologiques et
sociales de la maladie s'articulent les unes aux autres. Un premier
niveau d'élaboration du problème consiste à investiguer et à
analyser les différents types d'effets qui se produisent de par
l'interaction de ces dimensions. C'est ce que fait Engel en donnant
une description synchronique d'une séquence d'événements qui conduit
de l'apparition des symptômes jusqu'à la mise en place d'un système
complexe de soins. Engel décrit minutieusement comment les
dimensions psychologiques et sociales se transforment simultanément
aux modifications biologiques liées à la maladie ; ces modifications
biologiques sont analysées à partir des particules sub-atomiques
jusqu'aux molécules, puis aux cellules, aux organes, aux systèmes.
Engel s'est moins interrogé sur les modalités qui amènent le
fonctionnement biologique à avoir une influence sur la dimension
psychologique et sociale de l'homme, et encore mois aux influences
possibles de ces deux dimensions sur la vie biologique du sujet.
Pour mieux comprendre ces interrelations, le paradigme
systémique, par une approche épistémologique différente, a étudié
l'importance du modèle biopsychosocial en médecine.
En résumé, l'idée de base du paradigme systémique
appliqué aux sciences de la vie est que rien, dans le règne du
vivant, n'existe à l'état isolé. Toute unité vivante (cellule,
personne) est un système complexe intégrant des sous-systèmes et
est elle-même la composante d'unités plus larges constituant son
environnement.
Ainsi, tout niveau de la réalité vivante (p. ex. un
organe du corps humain) comporte une identité et une organisation
propres, spécifiées par la nature de ses composantes (molécules,
cellules, tissu...) et par les modalités de leurs règles d'échange.
Mais il entretient aussi dans son fonctionnement d'ensemble une
articulation dynamique avec les "supra-systèmes" dans lesquels il
s'inscrit et qui, dans leur emboîtement continu, forment l'ensemble
de son environnement (système nerveux, personne, dyade, famille,
communauté...).
Une approche systémique en médecine exige donc que nous
prenions en considération l'articulation des différents niveaux
constitutifs du sujet vivant. En médecine, le "niveau de système"
qui sert de point de référence est le patient, c'est-à-dire le sujet
humain. Le paradigme bio-psycho-social a précisément été conçu par
Engel comme un modèle scientifique destiné à comprendre les
interrelations complexes qui existent entre les différentes
dimensions de la vie et à pouvoir ainsi, dans le soin du patient et
la prise en charge de sa plainte, tenir compte des effets
stabilisants ou déstabilisants que ces différents niveaux
d'organisation exercent les uns sur les autres.
Tandis que, dans le modèle biomédical classique, les
données relatives à l'environnement humain du patient restent en
dehors du champ de la science et de l'enquête critique, le modèle
bio-psycho-social postule qu'il importe d'approcher les aspects
personnels, interpersonnels et sociaux de sa vie avec la même
rigueur et la même acuité critique que celles que l'on applique aux
phénomènes biologiques. En pratique, cela signifie que "le médecin
identifie et évalue le potentiel stabilisant ou déstabilisant des
événements et des relations appartenant à l'environnement social du
patient" et, en particulier, "qu'il ne néglige pas la manière dont
les effets déstabilisants que la maladie des patients exercent sur
leurs prochains peuvent exercer sur le patient une influence en
retour encore plus déstabilisante" (Engel, 1980,).
Un éclairage phénoménologique du modèle
bio-psycho-social
La maladie peut se définir comme le processus
spécifique par lequel le sujet subit une atteinte au départ de son
propre corps. Comme le note Engel, des modifications peuvent
survenir au niveau des cellules, des tissus, des organes, des
systèmes organiques ou même du système nerveux, mais la maladie et
la patience (patienthood) ne deviennent des données
phénoménologiques réelles qu'à partir du moment où le niveau
"personne" est impliqué, c'est-à-dire à partir du moment où le sujet
fait l'expérience d'un malaise ou d'une détresse, ou manifeste un
comportement pouvant être interprété comme indiquant une maladie
(Engel, 1980, p. 539). Ou tout simplement quand le patient se
plaint.
La maladie, en ce sens, n'est jamais un phénomène
purement biologique. Elle atteint un organisme qui, avant de pouvoir
être objectivé comme "corps physique", est le corps propre dune
personne, un corps habité. Et en perturbant la façon dont la
personne habite son corps, en modifiant ainsi son rapport à soi,
elle l'atteint indivisiblement dans son rapport au monde et à
autrui. Il y va sans doute là du trait de la condition humaine qui
est le plus significatif et le plus incontournable en médecine :
c'est toujours au départ de son corps - et ce n'est jamais qu'au
travers de celui-ci - que l'homme agit, ressent, pense et
communique, en sorte que tout événement qui l'atteint dans son corps
atteint immédiatement la base de toutes ses possibilités
d'existence.
Ressaisie en son niveau de réalité phénoménologique -
c'est-à-dire non pas telle qu’on peut l'objectiver en faisant
abstraction du sujet vivant qui la porte, mais telle quelle se
réalise dans le monde de la vie "avant" toute intervention médicale
cognitive ou pratique - la maladie est un événement qui atteint un
corps vivant habité par un sujet, mais aussi un corps vivant
social ; un organisme marqué de part en part par la structure de
l’échange et, plus spécifiquement, par celle de la communication
intersubjective. Le principe selon lequel la maladie est un
phénomène qui atteint toujours et essentiellement un être social est
à comprendre en un double sens. Il signifie que :
-la maladie, en perturbant le fonctionnement
biologique, perturbe l'homme en tant que sujet de relations aux
partenaires de son environnement,
-à l'inverse, le fonctionnement biologique
étant rien moins que monadique, mais participant de façon
constitutive à la structure d’échange qui lie le sujet vivant à son
environnement, l'évolution de la maladie est "sensible" à ce qui se
passe entre le patient et son entourage humain.
La caractéristique de la maladie est ainsi d'être un
point d'intersection douloureux entre facteurs biologiques,
psychologiques et sociaux, croisement entre nature et culture, où la
manifestation biologique, en s'inscrivant dans un corps "vécu", et
donc sujet d'histoire, devient elle-même historicisée et
historicisable" (Onnis, 1989).
La reconnaissance de ce principe relatif à la façon
proprement humaine de tomber malade, de "faire sa maladie" et,
éventuellement, de guérir est particulièrement nécessaire dans le
champ de la maladie. Même dans les cas où cette dernière est
sous-tendue par une altération organique objectivable et
irréversible, une constellation de facteurs psychosociaux intervient
dans la modulation de la chronicité et du vécu de la plainte. Dans
le processus événementiel complexe qui détermine l'évolution
clinique du patient, trois dimensions semblent particulièrement
significatives ; elles exercent un effet modulateur sur la
chronicité au sens où, en interaction avec le facteur biologique,
elles co-déterminent le devenir de la personne malade. Il s'agit
de :
-l'expérience "pathique" de la maladie ;
-la fonction soignante comme rencontre
intersubjective entre les représentants du système de soins et le
patient ;
-les interrelations entre l'individu malade et la
société.
L'expérience "pathique" de la maladie
La notion d'expérience pathique de la maladie condense
tout ce en quoi la maladie fait souffrir ou "pâtir". Or, ce pâtir
est ample et complexe ; il déborde largement ce que l'on isole comme
étant la proprioception.
Initialement, comme il a été indiqué plus haut, la
maladie se présente comme une atteinte du soi au départ de son
corps. Lorsque nous sommes en bonne santé et que nous "nous sentons
bien", nous pouvons oublier notre corps ; nous nous appuyons sur lui
pour vivre "au-delà" de lui, pour nous consacrer aux choses et aux
êtres de notre monde. Dans nos jours de santé, notre corps
fonctionne pour nous "dans le silence et le secret" (F.J.J.
Buytendijk, 1951). L'expérience première de l'atteinte à la santé
réside en ceci que "quelque chose" dans notre corps, sortant de la
latence et s'imposant à nous avec insistance, nous perturbe ou nous
fait mal. La maladie produit ainsi une singulière division, voire
une dissociation entre "nous-mêmes" et la partie de notre corps qui
nous fait souffrir. L'expérience pathique première de la maladie
peut ainsi se décrire comme le fait pour le sujet d’être "retourné"
sur une partie de son corps, d'y être à la fois enchaîné sans
pouvoir s'en distraire et, en même temps, d'en être aliéné, car tout
se passe comme si la partie de notre corps qui nous fait souffrir
n'était plus "nous-mêmes".
Mais l'expérience pathique de la maladie ne se joue pas
seulement dans ce premier espace de la présence à soi. Etre malade
modifie notre "monde" - ce terme étant entendu en un sens
phénoménologique comme rassemblant ce qui, pour chaque sujet,
constitue l’Autre ; ce qui, pour lui, se donne à rencontrer, ce à
quoi il a proprement affaire dans son existence. Le caractère
éprouvant de la maladie ne vient en effet pas seulement de ce que
quelque chose nous perturbe à l'intérieur de notre corps, mais aussi
du fait que "cela" qui nous oppresse depuis notre corps entrave (ou
interrompt carrément) nos autres possibilités de réalisation,
limitant ainsi notre horizon d'existence, notre "monde". Lorsque
nous avons fort mal ou sommes très mal, nous ne pouvons plus rien
faire - que ressentir douloureusement ce qui est en train de "mal
aller" en nous. Une telle expérience est en outre souvent traversée
par la peur, car ce qui va mal dans notre corps, tout en se
déclarant "en nous", échappe à notre contrôle et laisse affleurer la
menace d'une destruction ou d'une mort imminente (Lévinas, 1947).
La maladie nous éprouve donc en ce qu'elle réduit notre
monde et l'appauvrit en rapprochant ses limites de la portée de
notre corps - et cela en un sens mortifère, la mort seule assimilant
la personne, sans plus aucun dépassement, à l'espace de son corps
physique. A l'inverse, la maladie fait que notre corps "s’épaissit";
non seulement nous ne pouvons plus l'oublier comme nous le faisons
le plus souvent lorsque nous nous adonnons à nos activités
quotidiennes, mais il tend à devenir lui-même une part importante de
notre monde, une "chose" qui nous encombre, qui nous tourmente et
dont nous ne pouvons pas ne pas nous préoccuper.
Insister sur le fait que la maladie transforme le mode
de présence du corps vivant-vécu en introduisant une scission entre
le "soi" et une part aliénée de lui-même - la part de son corps qui
lui fait mal, dont il se désunit comme si elle lui était étrangère,
mais qui en même temps lobsède - c'est déjà dire que la maladie ne
peut manquer d'agir sur la vie relationnelle du patient.
L'expérience pathique de la maladie a ainsi pour troisième espace de
réalisation la relation à l'autre. Tandis que, lorsque nous allons
bien, nous sommes en mesure de nous oublier, nous-mêmes et notre
corps, pour nous consacrer à nos activités et aux personnes de notre
entourage, dans la maladie, la pression émanant de "ça" qui, dans
notre corps, nous perturbe est telle que nous perdons une bonne part
de notre aptitude à nous adonner à l'autre et à nous engager dans
des préoccupations communes.
La maladie peut par ailleurs aussi envahir les espaces
intersubjectifs tout comme elle envahit l'espace du moi : elle
devient alors un thème lancinant autour duquel se focalisent
l'attention, les gestes et les échanges entre le patient et les
membres de son entourage. Sous ses aspects les plus douloureux et
les plus critiques, la maladie transforme l'ouverture du patient
vis-à-vis des autres et la réduit en un sens que l'on pourrait
résumer, de façon certes très schématique, en ces termes : "aidez-moi
ou laissez-moi".
Mais si la maladie produit une rupture douloureuse dans
les relations coutumières entre le sujet et son environnement, elle
induit aussi le plus souvent un mouvement de "regroupement
protecteur", stimulant chez les proches des comportements solidaires
de soin et de réparation.
La maladie : une rencontre avec le système de soins
La deuxième dimension qui exerce une fonction
modulatrice sur l'évolution à long terme des patients atteints d'une
maladie chronique est précisément la fonction soignante comme telle.
Tout acte médical, quel que soit son niveau d'intervention,
s'inscrivant dans le cadre d'une relation intersubjective, la notion
de fonction soignante se réfère à la rencontre et à l'"histoire" qui
se nouent entre le patient et le système de soins (Onnis, 1998). Une
fois la rencontre amorcée entre ces interlocuteurs, la maladie se
trouve en effet soumise à une nouvelle variable, le système
thérapeutique - niveau de système supérieur où soignants et soignés
sont pris dans un processus de co-évolution. En ce sens,
l'intervenant médical est impliqué non seulement dans l'évaluation
des situations de maladie, mais aussi dans leur évolution ; et il y
est impliqué aussi bien par ce qu'il pense et fait que par ce qu'il
néglige de faire ou de penser.
Dans le contexte de la maladie, trois questions
semblent détenir une fonction organisatrice importante :
-comment ou à travers quelle "optique" le
médecin va-t-il cadrer la souffrance ou la perturbation qui amène le
patient à recourir au système de soins ?
-comment, notamment dans le cas d'une maladie
non guérissable, le médecin va-t-il cadrer le sens et la finalité de
son travail de soin ?
-qui va-t-il impliquer au moment du
diagnostic, dans la communication et la gestion du pronostic, dans
la mise en place du traitement, dans l'élaboration d'un projet de
soins à long terme ?
Il est important d’'insister ici sur la nécessité qu'il
y aurait à intégrer de façon systématique, dans le suivi des
patients atteints de maladie, une attention soutenue à l'entourage
familial - horizon de ressources essentiel pour le patient et lieu
où se propage une part importante de la souffrance liée à la
maladie.
Les interrelations entre la société et l'individu malade
Le sujet vivant est toujours situé dans une
collectivité ; même l'isolement ou la "désinsertion sociale" sont
des façons de s'y situer. La collectivité au sein de laquelle ses
multiples relations se nouent, se développent ou se défont, forme
une trame mouvante à laquelle il reste, sa vie durant, noué par un
lien vital.
La médecine, en tant qu'elle se fonde sur une science
du vivant, doit-elle tenir compte de ce trait définitoire de la
situation du sujet vivant que nous pouvons résumer comme étant sa
situation sociale ? Notre réponse est, à l’évidence, affirmative.
Certes, la notion de "composante sociale" de la maladie
est sujette à controverse et à malentendu. La précarité
socio-économique, le paupérisme, le chômage, par exemple,
doivent-ils être "pathologisés"? Ces questions exigent des réponses
nuancées, qui mettent de tels phénomènes en perspective par rapport
aux multiples composantes, stabilisantes ou déstabilisantes, de la
situation bio-psycho-sociale du sujet. L'on ne peut en tout cas
dénier que des facteurs sociaux dommageables puissent contribuer, à
différents degrés, à rendre un sujet plus vulnérable ou à diminuer
son aptitude à faire face à la maladie.
Smith (1991), cité par Maystre-Agustoni, affirme que le
chômage augmente d'un tiers la probabilité pour les hommes de mourir
dans les dix années suivantes. Ces hommes décéderont plus
probablement d'un suicide, du cancer ou de mort violente. Leurs
femmes sont, elles aussi, confrontées à une probabilité plus élevée
de décéder, de même que leurs enfants vivants ou à naître. La
manière exacte dont le chômage tue n'est pas très claire, mais
s'opère en tout cas à travers une combinaison de pauvreté et de
stress, à travers leurs effets dévastateurs sur la santé mentale et
l'adoption de comportements défavorables à la santé.
Nous pouvons encore citer, en guise d'exemple, les
travaux de Molo-Bettelini (1996), qui a mis en évidence l'étroite
relation entre les lombalgies chroniques et certains facteurs
psycho-sociaux. Dans son étude, elle note que la gravité des
douleurs déclarées - qui se révèle être l'indicateur le plus
important par rapport au comportement consécutif aux maux de dos -
est influencée, en ce qui concerne les facteurs socio-personnels,
par le type de profession et les efforts physiques requis par le
travail ; et, sur un plan psychologique, par les modalités et le
décodage d'expériences telles que l'évaluation de l'état de santé et
la satisfaction professionnelle.
Insister sur la dimension sociale de la maladie n'est
pas affirmer que celle-ci puisse être appréhendée comme ayant une
cause uniquement sociale ; et ce n'est pas non plus plaider en
faveur d'une nouvelle classe de maladies qu'il conviendrait de
ranger à côté du groupe des troubles somatiques "purs" et de celui
des troubles "psychosomatiques" ou "psychogènes". C'est promouvoir
l'intégration en médecine générale d'un axe d'approche social de la
maladie, en insistant sur l'importance qu'il y a à se demander, face
à tout patient, dans quelle mesure son existence avec les autres et
dans une communauté spécifique a pu contribuer à engendrer la
souffrance qui s'est cristallisée dans la maladie qu'il présente
actuellement, et dans quelle mesure cette dimension sociale peut
être nouvellement mobilisée pour promouvoir un mieux-être.
En ce sens, les médecins ne peuvent renoncer à
s'interroger sur la manière dont leurs croyances et leurs
convictions s'inscrivent dans le discours social dominant, ni
renoncer à se demander quelles sont leurs relations avec le pouvoir.
Dans le courant culturel actuel et sous le couvert de la neutralité
médicale, on a fini par privilégier l'individualisme utilitaire, à
savoir l'idée que, si les sujets sont libres de poursuivre leurs
intérêts personnels, la société s'en portera mieux.
A ce courant s'oppose le paradigme culturel de la
responsabilité, notamment soutenu par l'œuvre philosophique de E.
Lévinas (1968), P. Ricur (1960-67) et H. Jonas (1979, 1985). Ainsi,
W.J. Doherty (1995) invite les soignants à prendre aussi en compte
l'intérêt de la collectivité et à augmenter le sentiment de
responsabilité pour le bien-être de tous, en reconnaissant les
besoins des plus démunis et des plus faibles. Si les malades
nourrissent quelquefois l'illusion que la médecine devrait pouvoir
leur garantir une guérison sans condition, un certain nombre de
bien-portants, y compris des médecins, sous la contrainte des
pressions économiques, croient que la devise de l'homme contemporain
devrait être "marche ou crève"; pour eux, la valeur de l'homme
résiderait davantage en ce qu'il produit qu'en ce qu'il est. Le rôle
du médecin est certes d'apaiser la souffrance de l'individu ou du
groupe, mais non de promouvoir l'apaisement de la souffrance d'un
individu ou d'un groupe au prix de l'injustice ou de la souffrance
d'autres.
Il importe en ce sens que le médecin réfléchisse à la
conception de l'homme qui inspire son projet de soin de l'homme
malade, et qu'il s’interroge sur la conception de la communauté qui,
fût-ce de façon tacite, détermine son intervention sur l'homme en
tant qu’être social. Si le médecin conçoit l'homme comme un ensemble
de fonctions biologiques, il privilégiera dans son action la
"réparation" somatique. S'il conçoit l'homme sur un mode libéral, en
privilégiant les valeurs individuelles, il défendra les finalités
que le patient s'assigne, quelles que soient leurs interférences
avec les exigences des communautés auxquelles il appartient. S'il
s’intéresse à la seule dimension communautaire, il peut à l'inverse
en arriver à porter préjudice à la dimension personnelle et
familiale de l'individu malade.
Pour se mouvoir, dans l'exercice de sa profession, face
à tant d'intérêts en conflit, le médecin peut utilement se référer à
l'orientation systémique. Celle-ci s'efforce de proposer une
réflexion éthique et pragmatique sur la forme de contrat social qui,
dans le domaine de la santé, pourrait lier l'individu à la société,
et la société au sujet singulier.
La méthodologie systémique vise à promouvoir une
approche médicale intégrative et, comme telle, se positionne de
façon très critique à l'égard de tous les réductionnismes. Si elle
reconnaît sans conteste l'importance de l'approche strictement
biomédicale, elle refuse que la souffrance de l’être humain soit
réduite à une altération moléculaire ou à une dysfonction
anatomique. Par ailleurs, la complexité du vivant exige une
pluralité de points de vue. De leur confrontation seule peut jaillir
une connaissance plus profonde de la réalité de l'homme.
Le paradigme systémique constitue un mode d'approche de
la maladie qui se veut intégratif. L'intégration ne signifie pas
seulement que l'on "prend plus", que l'on ajoute des éléments en
sorte d'élargir le champ d'un savoir ou d'une pratique.
L'intégration vise à étudier l'organisation qui se fait jour sitôt
que l'on cesse d'isoler les éléments en les abstrayant du contexte
auquel ils appartiennent et sitôt qu'on leur permet de fonctionner
comme ils fonctionnent spontanément dans le monde de la vie : dans
leur dynamique interactive.
Suivant une perspective systémique, la compréhension du
malade exige donc que l'on approche la maladie, quant à sa genèse et
son évolution, au départ d'une configuration d'ensemble où les
différents éléments s'intègrent les uns aux autres et s'influencent
réciproquement.
Ainsi, l'on postule qu'il entre dans la tâche du
médecin de tenir compte des répercussions multiples que la maladie
exerce dans l'environnement familial et social du patient, et de
prévenir, à l'inverse, les effets déstabilisants qu'une gestion
familiale ou communautaire dysfonctionnelle de la maladie peut
exercer sur le patient. Il importe, en ce sens, que les médecins
évaluent comment accorder au mieux les soins qu'ils apportent aux
individus aux formes de solidarité nécessaires au maintien et au
développement de la vie communautaire.
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